Sur un ponton, les rencontres
sont fréquentes. Le plus souvent, c'est, surtout, l'occasion d'échanger son
expérience avec les navigateurs, français ou étrangers, ce qui finit, la
plupart du temps, par un verre sur l'un des bateaux (euh, aussi, un café de
temps à autre, il ne faut pas croire...). Certains se contentent d'engager la
conversation uniquement avec les autres navigateurs (voire seulement avec ceux
ayant la même nationalité (!) ; Ok, la barrière de la langue n'est pas
toujours facile à franchir mais c'est, justement, l'occasion d'apprendre
quelques mots élémentaires d'une langue étrangère et, croyez-en mon expérience,
quelques verres ont vite fait de vous désinhiber).
Pour notre part, si nous
prenons plaisir à taper la discute avec les autres navigateurs, nous sommes,
également, désireux d'engager la conversation avec les gens du coin, et
découvrir, ainsi, la vie de ceux que nous croisons. C'est, aussi, cela le
but de notre voyage.
C'est ce qui nous permit de
faire une belle rencontre : celle de Curro.
Un vendredi, en fin de journée,
tandis que nous rentrons des courses, Curro nous interpelle. Cela faisait
plusieurs jours que nous échangions de grands bonjours (Curro, en plus d'être pêcheur, s'occupe de
plusieurs bateaux dans le port dont celui à coté duquel nous nous trouvons)
mais nous n'avions pas, encore, eu l'occasion d'engager une conversation. Il
nous demande si nous aimons le thon. Ah, oui, on aime ça mais, pour nous, le
thon se résume plus à une boîte de conserve qu'à du poisson frais, peu désireux
de contribuer à la décimation de l'espèce engendrée par la pêche excessive (car
sur nos étals, le thon est, le plus souvent, le produit d'une pêche mal
contrôlée). Ni une ni deux, nous voilà conviés à la dégustation d'un thon
que Curro vient de pêcher. Quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons
sur un bateau, "Yasmina III", entourés de quelques-uns de ses
copains et une délicieuse odeur nous titille les narines. Le thon est cuit à la
plancha, à la perfection, et nous le dégustons sur un morceau de pain, en nous
léchant les doigts. Il est ultra frais et la chair, à la saveur incomparable,
fond dans la bouche. Nous dévorons et, entre deux bouchées, faisons
connaissance avec Curro, José et Paquillo. Ils sont tous du coin et se
connaissent depuis plusieurs années. Nous nous sentons tout de suite très
à l'aise grâce à leur accueil et très touchés qu'ils partagent leur trésor avec
nous (le thon se vend très cher et c'est d'autant de manque à gagner pour eux). C'est, aussi, ce soir-là, que mon étude des vins espagnols débute : Rioja, Crianza, Sangre de Toro..... Bien sûr, pour faciliter mon apprentissage de l'Andalou (cf supra).
Aucun ne parlant anglais ou
français, on se lance en espagnol (enfin, surtout Martin qui, vous l'aurez
compris, est beaucoup plus doué que moi en linguistique), enfin, non, pas en
castillan mais en "ANDALOU". Quelle est la différence me direz-vous ?
Eh bien, vous ne prononcez plus les "s"et vous n'articulez plus trop
et vous mangez la moitié des mots ! Aux oubliettes les cours du collège ! Voici
une petite vidéo de démonstration :
Nous ne nous doutons pas
encore que cette soirée sera la première d'une longue série qui transformera
cette rencontre en une belle amitié. Parce que des soirées et des papotages
autour d'un verre, il y en aura beaucoup avant notre départ en France !
Peu à peu, nous
découvrons, à travers Curro, la vie d'un pêcheur, ici, à la Caleta de Vêlez.
Partant à 22H00 ou minuit pour pêcher, pratiquement par tout temps (sauf quand
le vent forcit tellement que la pêche en devient impraticable), été comme
hiver, le pêcheur ne rentre pas tranquillement chez lui après avoir passé
de nombreuses heures en mer une fois le bateau rentré au port. Il lui faut,
encore, décharger les lourdes caisses contenant poissons et crustacés triés
lors du retour à terre pour les vendre à la lonja (la criée). Ce n'est qu'alors
qu'un peu de repos peut être pris avant de retourner, dans la journée, réparer
les filets de pêche et repartir, le soir même, pour une nouvelle nuit en mer.
Et cela, cinq jours sur sept, pour un salaire mensuel, au mieux, de 600 euros.
Pas une seule fois, Curro ne se plaindra de ses conditions de travail, à peine
évoquera-t-il, parfois, une vie "un peu difficile".
Pour ma part, il m'est,
souvent, arrivé de songer à ces pêcheurs partant en mer à la nuit tombée
lorsque, entendant les moteurs des bateaux ronronner au loin, je me renquillais
sous ma couette bien confortable tandis que j'entendais le vent siffler à
travers les haubans.
Curro, sa passion, c'est la mer
dont il connaît le moindre mouvement (et pour cause, il a commencé à travailler
à l'âge de 9 ans). Il ne vit que pour et par elle et, dès qu'il met pied à
terre, c'est pour mieux préparer sa prochaine sortie. Nous passons de longues
heures à l'écouter nous raconter de fameuses parties de pêche (comme ce jour où
un thon de 300 kg les promena pendant plus de trois heures avant de se laisser
prendre).
Un soir, Curro nous propose de
nous emmener à la criée pour voir comment se déroulent les ventes entre
pêcheurs et professionnels (restaurateurs, commerçants...). Privilège s'il en est, car les particuliers ne sont pas autorisés à pénétrer dans ces lieux.
D'ailleurs, nous serons vite repérés et tenterons de nous faire tous petits
pour ne pas gêner tous ceux qui travaillent. La vente se réalise par des
enchères qui se font à la baisse et d'une rapidité surprenante. Hélas, le
système reste un peu obscur pour nous et nous avons du mal à comprendre tous
les mécanismes de la vente mais cela demeure vraiment intéressant. Nous écarquillons les yeux et voyons défiler devant nous une quantité énorme
de poissons d'une diversité incroyable (et encore, il ne s'agit que d'un petit
port !). Je ne cesse de demander à Curro les noms des poissons qui défilent sous
nos yeux. C'est la grande effervescence, tout le monde frétille tant hommes que
poissons et les affaires se concluent rapidement. Les prix nous paraissent
dérisoires quand on pense aux prix affichés sur les cartes des restaurants ou
dans les poissonneries. Ce fut une soirée riche d'enseignements et,
véritablement, passionnante.
Au-delà de sa vie de pêcheur,
nous apprenons à connaître le personnage. Toujours serviable et disponible,
jamais nous ne l'entendrons dire du mal de quelqu'un. Tout au plus, se
contente-t-il de qualifier de "regular" les personnes au demeurant
fort peu sympathiques.
La vie ne l'ayant pas épargné,
il possède un sens aigu du monde qui l'entoure. Curro n'a rien d'un gentil
garçon au sens condescendant du terme, c'est quelqu'un de sensible et
d'empathique qui sait s'entourer de véritables amis. C'est ainsi que nous
ferons connaissance avec José et Pépé que nous saluons à travers ces lignes et
avec qui nous passerons de sacrés bons moments également.
Grâce à lui et à ceux que nous
avons connus de par son intermédiaire, nous repartons de Caleta riches de
moments émouvants, de souvenirs de franche rigolade, de souvenirs
gastronomiques savoureux (Ah, la tortilla española et l'aïoli de Sylvia, le
callo de Rafaël (plat typiquement andalou à base de tripes, ce que nous
découvrirons qu'au moment où il nous déposera les assiettes devant le nez), les
salmonetes (rougets) et les calamares grillés à la plancha, les gâteaux de
Salvador...
Je ne suis, probablement, pas
assez douée pour parvenir à transmettre au travers des mots, tous les
sentiments ressentis quand nous étions à ses côtés. Mais ce que je sais, c'est
que pour nous, il y aura un avant Curro et un après Curro et qu'il restera une
rencontre importante de notre périple.
Si tu lis, un jour, ces
quelques lignes, Curro, nous voulions te dire merci, que ton amitié nous est
précieuse et que nous reviendrons, un jour, à Caleta pour te saluer.
Nous
saluons, aussi, José, Sylvia et leurs enfants, Pépé, Salvador, Jésus, Francis,
Antonio, toute l'équipe du Camarote... et tout ceux que nous avons croisés et
qui nous ont permis de partager un petit moment de leur vie.













Très belle dédicace.
RépondreSupprimerKa